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Saint Nicolas

Dès que la fin novembre s’annonçait, P’tit Marcel ne s’appartenait plus. Toutes ses pensées étaient occupées par saint Nicolas. Son humeur habituellement maussade s’assouplissait. Il devenait aimable, il rendait service, c’est à peine si on le reconnaissait. Ces heureuses dispositions culminaient le soir du 5 décembre, à la nuit tombée, à l’heure où le grand saint s’apprêtait en ce temps-là à parcourir les rues du village, afin de déverser sa hotte dans les assiettes creuses des enfants sages.

P’tit Marcel descendait alors à la cave et, là, il ouvrait une certaine armoire qui restait cadenassée le reste de l’année. Son cœur palpitait d’impatience. Ses yeux, en dépit de la méchante clarté du néon, brillaient d’une joie fébrile quand il découvrait sur les rayons les vêtements rangés sans un pli depuis le décembre précédent. Il les sortait un à un et les revêtait religieusement : l’aube, l’étole, la chape, d’abord ; puis, après avoir coiffé la perruque et la fausse barbe blanche, la mitre, qui ajoutait trente centimètres à la taille médiocre qui lui valait le surnom de P’tit Marcel, malgré ses soixante-deux ans.

Voilà. Pour une nuit, P’tit Marcel n’était plus l’employé le plus grognon de la poste. Il était saint Nicolas. Les portes s’ouvraient respectueusement devant lui et devant le percepteur à peine déguisé en Père Fouettard. Les pères et les mères s’inclinaient sur son passage, ils lui baisaient l’anneau, ils lui parlaient avec vénération et, de son côté, il répondait d’une voix caressante qui l’étonnait lui-même. Le bonheur parfait des enfants à qui il distribuait le sachet de friandises de l’amicale des facteurs n’était qu’un nic-nac au regard de la joie qui, pour un instant, oblitérait l’amertume d’une existence passée derrière les grilles du guichet « Mandats ordinaires ».
Armel JOB

Peinture : Jan Steen (1665) la fête de saint Nicolas
Partagé d'après Armel Job